Trop loin, trop proche, quel danger pour la société et pour nous-mêmes ?

Il existe diverses versions du Petit Chaperon rouge. Dans celle de Perrault, il s’agit de la plus jolie petite fille du village. « Sa mère en était folle, et sa mère-grand plus folle encore . » Elle aime le chaperon de velours rouge offert par sa mère-grand, preuve de l’amour qui les lie. Mais la mère-grand est malade et habite un autre village. « Va voir comme se porte ta mère-grand, car on m’a dit qu’elle était malade. Porte-lui une galette et ce petit pot de beurre. Le Petit Chaperon rouge partit aussitôt pour aller chez sa mère-grand . »
Pour la rejoindre il faut prendre des risques et peut-être lui en faire courir. Elle n’y va pas les mains vides, elle apporte ce qui pourrait l’aider à se remettre : des douceurs, mais aussi l’amour de sa fille, qui a cuit ces galettes pour elle, et l’amour de sa petite-fille, qui court les bois pour lui porter.
La chute est rude : la fillette ignore la dangerosité du loup qu’elle rencontre, lui indique où habite sa grand-mère. Les deux femmes périront dévorées.
En croyant bien faire et en agissant par amour, la mère a provoqué la mort de sa fille et de sa propre mère. La mère n’a pas été prudente, elle a écouté son cœur et non sa raison. En voulant maintenir le lien entre les différents âges, elle a perdu deux êtres chers. Lorsque le loup rôde, il faut rester chez soi et ne pas le guider chez les plus vulnérables, incapables de se défendre.
On peut voir dans cette version du conte une parabole. Celle du danger à vouloir, par amour, briser l’éloignement pour apporter aux plus fragiles le réconfort et la présence dont ils ont besoin.

Une crise du rapport à l’autre

La pandémie actuelle nous confronte en effet à la violence de la séparation, parfois sans espoir de retrouvailles, avec les plus âgés et les malades. Elle nous contraint aussi à nous confiner avec nos proches, et cette proximité est pour certains insupportable. Dans un cas trop d’éloignement, dans l’autre trop de présence. C’est une crise du rapport à l’autre qui apparaît. Quelle est la bonne distance ? La pandémie dévoile le besoin essentiel de ne pas laisser mourir nos proches seuls, sans leur dire combien ils comptent pour nous, combien le chaperon qu’ils nous ont offert nous est précieux. Inversement les huis clos imposés au sein des familles révèlent les failles relationnelles, l’étouffement à vivre sans marge, sans silence, sans intimité. La mère du Petit Chaperon rouge profite peut-être de la promenade de sa fille pour rêver, peut-être même son absence lui permet de l’aimer d’avantage, de l’attendre en retour. S’en aller, revenir, le « fort-da » freudien nous permet de supporter la séparation, de voir s’éloigner nos proches en nous projetant dans les retrouvailles. Notre liberté est cette capacité à choisir nous-mêmes la distance à l’autre, de la faire varier, de l’inclure dans une possible apparition-disparition, éloignement-retour. Le Petit Chaperon rouge a sans doute crié « je reviens » à sa mère avant de partir. La mère aurait-elle dû l’enfermer ? L’éloigner de la mère-grand pour les protéger toutes deux de la dévoration ? Mais la mère-grand aurait-elle guéri sans le pot de beurre, la galette et l’enfant ? L’enfant aurait-elle grandi en sachant sa mère-grand abandonnée, peut-être morte, sans espoir de la voir, de se recueillir, de la retrouver avant qu’elle ne disparaisse tout à fait ?

Cette séparation imposée, raisonnablement, met à distance le virus mais aussi ceux qu’elle est censée protéger. Les pensionnaires des EPHAD, « clients » des grands groupes qui les possèdent, sont désormais hors de vue de leurs proches. Ces invisibles d’une société validiste, retirés d’une société inadaptée à leurs besoins, souvent privés de liberté sans leur consentement, parfois entravés pour éviter les chutes, s’effacent tout à fait. Ils disparaissent dans des housses fermées définitivement. Séparer : cesser d’être ensemble, diviser, désunir. La pandémie renforce les frontières, isole un peu plus les malades, les vieux, les fous, les prisonniers. La séparation imposée nous interdit d’habiter en commun ce monde. Mère-grand n’habite pas un autre village, mais une autre tranche d’âge, il faut accepter qu’elle puisse mourir seule, sans galette et sans beurre, sans la présence de son enfant préférée. 

Le devoir du politique

Platon, dans Le Politique , utilise le paradigme du tissage pour évoquer le travail du politique. Il s’agit, à partir de brins différents, de créer un tissu parfait à force d’entrecroisements habiles. Il est du devoir du politique de créer du lien social, de le renforcer et de le protéger. Il doit entrecroiser des êtres différents, des âges différents, des compétences différentes pour éviter la désunion. La force de la trame a pour origine cette diversité originelle. Une trame qui ne serait faite que de fils identiques serait faible et lâcherait facilement. Or que vaudrait un tissu social troué ? Platon évoque la nécessité d’un « amalgame » L’expression grecque « σúμμειξιν πρòς αλληλας » signifie mêler des éléments différents, provoquer une rencontre. Cette mise en commun fait de chaque fil un composant essentiel. Un tissu social où chaque vie ne vaudrait pas le même prix serait d’une grande faiblesse, prêt à se déchirer à tout moment. La distanciation sociale ne doit pas favoriser cet éloignement par catégories. La question du tri commence ici. Lorsqu’un fil usé se sépare de la trame, il faut que le tissu soit suffisamment fort et solide pour le supporter. Comment cela pourrait-il se faire si nulle attention n’est portée à cette perte ? Le deuil est ce temps où l’absence, le manque, la béance sont contemplées, pensées, acceptées. Le tissu se resserre autour de l’absent. En l’absence de ce temps, de ces rituels et de ces marques de respect, le deuil est impossible, le déchirement est absolu.
Platon, toujours, montre dans Le Banquet, la violence de la séparation des androgynes. Que suis-je sans l’autre qui me donne sens et existence ? Que vaut une vie où la moitié perdue est à jamais disparue ? Nous ne sommes pas des entités individuelles. L’individu est un concept récent qui ignore ce qui nous compose. Contrairement à ce que pense Aristophane dans Le Banquet, nous ne cherchons pas une seule moitié qui nous manquerait, nous sommes liés à bien d’autres d’où nous tirons notre identité et notre essence.
Concluons ce bref questionnement sur une autre version du conte, celle des frères Grimm. Un chasseur sauve l’enfant et sa mère-grand en éventrant le loup. Mais cette version ne s’arrête pas là. La petite fille a retenu la leçon, elle a appris du danger. Retournant voir sa mère-grand avec une nouvelle galette, elle rencontre un autre loup mais continue son chemin sans l’écouter et arrive à bon port. Le loup l’ayant suivi, la petite fille et sa mère-grand lui tendent un piège et le tuent. « Allègrement, le Petit Chaperon rouge regagna sa maison, et personne ne lui fit le moindre mal . »
Apprenons comme elle du danger sans renoncer à faire lien. Refusons la sauvagerie d’une mort isolée « reléguée de plus en plus derrière les coulisses de la vie sociale . » C’est un droit de pouvoir assister nos proches. L’État doit garantir ce droit en se faisant devoir de permettre son exercice dans une sécurité suffisante sinon maximale.

Cristina Poletto-Forget

Professeure agrégée de philosophie, Ph.D., lycée Henri IV, Paris.