Initiative nationale
Éthique & Pandémie

Appel à une gouvernance démocratique de la crise sanitaire « Faisons de cette crise sanitaire l’occasion de renforcer la vitalité de notre démocratie »

Qu’est-ce qu’être citoyen face à la crise sanitaire en cours ? C’est la question que nous devons nous poser avant toutes les autres, pour inventer non pas seulement des savoirs scientifiques, mais aussi de nouveaux savoir-faire et savoir-vivre dans ce contexte pandémique. Il est établi maintenant que cette crise sociétale va durer et durablement changer sur le long terme nos modes de coexistence.

Alors qu’il est fait appel au « civisme » des Français, la question se pose de savoir quel sens nous entendons donner à ce mot. Car ce qui nous frappe depuis le début de la deuxième vague de pandémie, c’est que les questions techniques et de gestion de la crise sanitaire, semblent avoir pris le pas sur les questions politiques, pourtant primordiales. Réduire l’espace du civisme à l’observation de dispositions sanitaires est révélateur d’une conception redoutablement réductrice du rôle de la société civile.

Car ce n’est pas tant le contenu des mesures sanitaires prises par le gouvernement qui doit faire aujourd’hui débat, que les modalités de leur élaboration et de leur mise en œuvre. Elles doivent résulter d’un débat démocratique au sein duquel la représentation nationale et les espaces citoyens de discussion doivent trouver toute leur place.

En cette période, il nous faut davantage communiquer et créer des liens, reconnaître à la vie démocratique son urgence et ses droits. Peut-on ainsi accepter un discours paternaliste énoncé « pour notre bien », au motif de vouloir garantir notre santé et notre sécurité « quel qu’en soit le prix » ? Peut-on accepter le manque d’un projet qui fédère et mobilise sur la base de principes explicites et issus d’une concertation ? On pourrait, dès lors, comprendre les nécessaires adaptations sans transiger sur l’essentiel. Or, ces mesures suscitent aujourd’hui incompréhension et désespérance, du fait d’un mode de gestion de la crise pandémique fondé sur des analyses jugées par beaucoup comme limitées et incertaines, souvent injustes et disproportionnées, sans mesurer toutes les conséquences humaines et sociales des plans d’urgence qui se succèdent de semaine en semaine. 

L’exécutif doit se rendre à l’évidence : dans un contexte inédit, le manque de prise en compte de notre représentation nationale, des corps intermédiaires, d’expertises académiques en sciences humaines et sociales ou associatives n’est plus audible aujourd’hui.

Si, comme l’affirme le président de la République, « rien n’est plus important que la vie humaine », encore est-il indispensable de comprendre qu’il ne s’agit pas de la vie nue, mais d’une existence douée de sens, attachée à des valeurs, que nous nous devons de préserver. Cette crise, qui ne se limite pas à des enjeux sanitaires, concerne les aspects des plus immédiats de la vie ordinaire qui justifient toute notre attention, au plus près du terrain. Le développement des précarités sociales nous appelle à une considération et à des dispositions qui ne se limitent pas à décider de mesures de compensations financières dont on constate les insuffisances au regard des situations les plus difficiles. Cette comptabilité du tragique, ces statistiques épidémiologiques produites en abondance dans la communication présidentielle et gouvernementale ne sauraient donc révéler à elles seules la vérité d’un phénomène plus complexe et aux conséquences sociales sans précédent.

Une autre intelligence politique doit s’imposer en temps de crise. Il nous faut l’inventer ensemble.

Remettre au cœur du débat les lieux naturels de concertation est un préalable indispensable

Dans le pays des droits de l’homme, toute mesure restrictive de liberté n’est acceptable qu’à la condition d’être parfaitement justifiée et proportionnée. Ce n’est pas par la communication que l’on justifie une mesure, dans une démocratie éclairée comme la nôtre, mais par la concertation des citoyens et de leurs représentants.

Or, des expériences comme le Grand débat national et certaines consultations spécifiques, indépendamment de leur efficience politique, ont récemment montré que l’on était capable, en France, d’organiser à l’échelle du pays, dans les territoires, les lieux de réflexion et de débat, une vraie concertation citoyenne. Pourquoi ne pas s’en inspirer pour mettre en œuvre une concertation portant sur la pandémie, un retour d’expériences permettant d’identifier et d’éclairer les enjeux des mois qui viennent et les choix qu’ils justifient ? Notre société a développé un savoir, une puis une expertise qui lui permet de faire face aux défis de l’avenir. Il y va de la légitimité et de la crédibilité des politiques publiques. Car ce n’est pas l’ « acceptabilité » des mesures qu’il faut cultiver chez les citoyens, selon le vocable en cours, mais leur capacité à s’exprimer, s’écouter, débattre.

De fait, des gouvernants élus dans un contexte où rien ne laissait prévoir la crise sanitaire, peuvent être confrontés à une mise en cause de leur légitimité qu’ils ne peuvent surmonter que par la recherche d’une confiance fondée sur une approche délibérative des choix démocratiques.

Avoir recouru au registre discutable des « brigades d’anges gardiens » chargées du traçage des personnes contaminées ou des « essentiels » pour discriminer entre les professionnels indispensables à la continuité de la vie de la nation et ceux qui ne le sont pas, relève davantage d’une l’incompréhension de notre réalité sociale que d’une erreur politique déplorable. L’exigence de respect s’impose à tous.

Remettre au cœur du débat les lieux naturels de concertation institutionnels et associatifs est un préalable indispensable. Redonner la parole au citoyen est  nécessaire mais non suffisant si l’échange ne s’inscrit pas dans une exigence de responsabilité soucieuse du bien public. Nous en appelons donc à l’organisation du débat public comme la condition nécessaire et le préalable à une gestion de proximité des situations sanitaires, économiques et sociales des départements ou des communes dans un cadre souple, défini nationalement, pour éviter les incohérences et les injustices. Pourquoi un maire ne pourrait-il pas décider avec son conseil, dans un cadre défini, des conditions d’ouverture des activités spécifiques sur son territoire après avoir organisé une concertation avec les autorités sanitaires locales, les associations et les citoyens concernés ?

Redonner sens au débat démocratique en vue d’un nouveau contrat social

Tribune. Qu’est-ce qu’être citoyen face à la crise sanitaire en cours ? C’est la question que nous devons nous poser avant toutes les autres, pour inventer non pas seulement des savoirs scientifiques, mais aussi de nouveaux savoir-faire et savoir-vivre dans ce contexte pandémique. Il est établi maintenant que cette crise sociétale va durer et durablement changer sur le long terme nos modes de coexistence.

Alors qu’il est fait appel au « civisme » des Français, la question se pose de savoir quel sens nous entendons donner à ce mot. Car ce qui nous frappe depuis le début de la deuxième vague de pandémie, c’est que les questions techniques et de gestion de la crise sanitaire, semblent avoir pris le pas sur les questions politiques, pourtant primordiales. Réduire l’espace du civisme à l’observation de dispositions sanitaires est révélateur d’une conception redoutablement réductrice du rôle de la société civile.

Car ce n’est pas tant le contenu des mesures sanitaires prises par le gouvernement qui doit faire aujourd’hui débat, que les modalités de leur élaboration et de leur mise en œuvre. Elles doivent résulter d’un débat démocratique au sein duquel la représentation nationale et les espaces citoyens de discussion doivent trouver toute leur place.

En cette période, il nous faut davantage communiquer et créer des liens, reconnaître à la vie démocratique son urgence et ses droits. Peut-on ainsi accepter un discours paternaliste énoncé « pour notre bien », au motif de vouloir garantir notre santé et notre sécurité « quel qu’en soit le prix » ? Peut-on accepter le manque d’un projet qui fédère et mobilise sur la base de principes explicites et issus d’une concertation ?

 

Analyses limitées et incertaines 

On pourrait, dès lors, comprendre les nécessaires adaptations sans transiger sur l’essentiel. Or, ces mesures suscitent aujourd’hui incompréhension et désespérance, du fait d’un mode de gestion de la crise pandémique fondé sur des analyses jugées par beaucoup comme limitées et incertaines, souvent injustes et disproportionnées, sans mesurer toutes les conséquences humaines et sociales des plans d’urgence qui se succèdent de semaine en semaine. 

L’exécutif doit se rendre à l’évidence : dans un contexte inédit, le manque de prise en compte de notre représentation nationale, des corps intermédiaires, d’expertises académiques en sciences humaines et sociales ou associatives n’est plus audible aujourd’hui.

Si, comme l’affirme le président de la République, « rien n’est plus important que la vie humaine », encore est-il indispensable de comprendre qu’il ne s’agit pas de la vie nue, mais d’une existence douée de sens, attachée à des valeurs, que nous nous devons de préserver.

Cette crise, qui ne se limite pas à des enjeux sanitaires, concerne les aspects des plus immédiats de la vie ordinaire qui justifient toute notre attention, au plus près du terrain. Le développement des précarités sociales nous appelle à une considération et à des dispositions qui ne se limitent pas à décider de mesures de compensations financières dont on constate les insuffisances au regard des situations les plus difficiles.

Cette comptabilité du tragique, ces statistiques épidémiologiques produites en abondance dans la communication présidentielle et gouvernementale ne sauraient donc révéler à elles seules la vérité d’un phénomène plus complexe et aux conséquences sociales sans précédent.


Une vraie concertation citoyenne

Dans le pays des droits de l’homme, toute mesure restrictive de liberté n’est acceptable qu’à la condition d’être parfaitement justifiée et proportionnée. Ce n’est pas par la communication que l’on justifie une mesure, dans une démocratie éclairée comme la nôtre, mais par la concertation des citoyens et de leurs représentants.

Or, des expériences comme le Grand débat national et certaines consultations spécifiques, indépendamment de leur efficience politique, ont récemment montré que l’on était capable, en France, d’organiser à l’échelle du pays, dans les territoires, les lieux de réflexion et de débat, une vraie concertation citoyenne.

Pourquoi ne pas s’en inspirer pour mettre en œuvre une concertation portant sur la pandémie, un retour d’expériences permettant d’identifier et d’éclairer les enjeux des mois qui viennent et les choix qu’ils justifient ?

Notre société a développé un savoir, puis une expertise qui lui permettent de faire face aux défis de l’avenir. Il y va de la légitimité et de la crédibilité des politiques publiques. Car ce n’est pas l’ « acceptabilité » des mesures qu’il faut cultiver chez les citoyens, selon le vocable en cours, mais leur capacité à s’exprimer, s’écouter, débattre.

De fait, des gouvernants élus dans un contexte où rien ne laissait prévoir la crise sanitaire, peuvent être confrontés à une mise en cause de leur légitimité qu’ils ne peuvent surmonter que par la recherche d’une confiance fondée sur une approche délibérative des choix démocratiques.

Avoir recouru au registre discutable des « brigades d’anges gardiens » chargées du traçage des personnes contaminées ou des « essentiels » pour discriminer entre les professionnels indispensables à la continuité de la vie de la nation et ceux qui ne le sont pas relève davantage d’une incompréhension de notre réalité sociale que d’une erreur politique déplorable. L’exigence de respect s’impose à tous.

Remettre au cœur du débat les lieux naturels de concertation institutionnels et associatifs est un préalable indispensable. Redonner la parole au citoyen est  nécessaire mais non suffisant si l’échange ne s’inscrit pas dans une exigence de responsabilité soucieuse du bien public.

Nous en appelons donc à l’organisation du débat public comme la condition nécessaire et le préalable à une gestion de proximité des situations sanitaires, économiques et sociales des départements ou des communes dans un cadre souple, défini nationalement, pour éviter les incohérences et les injustices.

Pourquoi un maire ne pourrait-il pas décider avec son conseil, dans un cadre défini, des conditions d’ouverture des activités spécifiques sur son territoire après avoir organisé une concertation avec les autorités sanitaires locales, les associations et les citoyens concernés ?


Soutien de l’action de terrain

Faisons de cette crise sanitaire l’occasion de renforcer la vitalité de notre démocratie et d’inventer des modes de décision, d’information et de partage d’expériences plus locaux, plus proches et concertés, selon un principe de subsidiarité. Nous n’oublierons pas l’élan solidaire de nombre de nos concitoyens qui ont trouvé, depuis le début de la crise sanitaire, l’intelligence et les moyens d’apporter des solutions aux personnes les plus vulnérables.

Profitons de ces expériences et faisons de cette crise une occasion de raffermir les liens sociaux, au lieu de les détruire. Sans cela, nous pouvons craindre la montée des individualismes, des antagonismes et des crises générés par le désespoir social.

Passer du contrôle central au soutien et à l’accompagnement de l’action de terrain est donc un changement de paradigme qui, certes, prendra du temps, mais apparaît essentiel dans cette période. Travaillons avec les élus sur le maintien des commerces de proximité, si vitaux, renforçons de façon significative les associations dans les quartiers plus exposés à la crise, valorisons les initiatives locales d’accompagnement des personnes en situations de précarité, soutenons les activités culturelles et de loisirs. Ceci sans transgresser, bien entendu, les règles indispensables de lutte contre cette pandémie.

Reconnaissons une liberté d’appréciation aux acteurs de terrain, une capacité d’engagement comme c’est le cas avec les « ambassadeurs prévention Covid-19 ».

Redonnons sens au débat démocratique dans la période d’assouplissement du confinement. Elle exige une meilleure compréhension des enjeux pour adopter des comportements individuels et collectifs à la fois responsables  et compatibles avec la reconfiguration d’espaces de solidarité sociale accordant une attention particulière aux populations les plus fragiles.

Reprenons le chemin de l’avenir en puisant dans nos valeurs fondamentales de liberté, d’égalité et de fraternité, en ne les laissant jamais dépérir et en les ravivant, encore et toujours. Saisissons l’occasion de cette crise pour en faire une au sens noble du terme : un moment critique, de sursaut et de décision, qui nous permette de progresser, de manière responsable et solidaire, dans la construction d’un projet politique de démocratie délibérative.

C’est ce à quoi contribuera notre Initiative nationale Éthique & Pandémie[1].

5 décembre 2020

[1] Rejoindre les signataires, s’associer à l’initiative :

http://ethique-pandemie.com/initiative-nationale/

Liste des membres du Cercle E&P  :

Philippe Amouyel, professeur de santé publique

Alexis Artaud de la Ferrière, maître de conférences en sociologie

Simon Assoun, chef d’entreprise

Marie-Frédérique Bacqué, professeur de psychopathologie

Régine Benveniste, psychiatre, Collectif Les morts dans la rue 

Jean-Michel Besnier, professeur honoraire de philosophie

Olivier Blazy, maître de conférences en informatique

François Blot, médecin réanimateur

Jorge Boczkowski, professeur des universités en pneumologie, directeur de l’Institut Mondor de Recherche Biomédicale

Xavier Briffault, chercheur en sciences sociales et épistémologie de la santé, CNRS

Alain Caillé, professeur émérite de sociologie

Anne Caron-Déglise, magistrate

Alain Cartoux, chef d’entreprise

Alice Casagrande,  directrice de la formation dans une fédération

Sébastien Claeys, chercheur en philosophie

Thierry Claisse, professeur d’histoire-géographie

Dominique Claudet, sociologue, conseil en entreprise

Jean-Pierre Cléro, professeur honoraire de philosophie

Sophie Crozier, neurologue, AP-HP, docteure en éthique

Frédérique Coulée, professeure de droit public

Laïni Cultier, ingénieure

Luc Dauchet, maître de conférences en santé publique

Valérie Depadt, maître de conférences en droit

Bernard-Marie Dupont, avocat

Nicolas Engrand, médecin anesthésiste-réanimateur

Dan Ferrand-Bechmann, sociologue, professeure honoraire

Carole Froucht, cadre dirigeante retraitée

Sylvie Froucht-Hirsch, médecin anesthésiste-réanimateur

Marie-Françoise Fuchs, présidente fondatrice de Old’Up

Elsa Godart, directrice de recherche, université Gustave Eiffel

Roland Gori, professeur honoraire de psychopathologie

Jean-François Grasset, chef d’entreprise

Emmanuel Hirsch, professeur d’éthique médicale, président de l’Initiative Éthique & Pandémie

Marc Humbert, professeur émérite d’économie politique

Mark Hunyadi, professeur de philosophie

Claude Lepresle, président de Alma Paris

Hélène L’Heuillet, maître de conférences en philosophie

Alain Mercuel, psychiatre

Martine Moscovici, avocate

Laurent Mucchielli, sociologue, directeur de recherche au CNRS

Naïma M’Faddel, conseillère en politique de la ville et quartiers populaires, Conseil régionale d’Île-de France

Patrick Lagadec, directeur de recherche honoraire, École Polytechnique

Matthieu Langlois, médecin-chef du RAID

Hélène Oppenheim-Gluckman, psychiatre et psychanalyste

Catherine Ollivet, présidente de France Alzheimer 93

Didier Ouedraogo, professeur de philosophie

Benjamin Pitcho, avocat

Christina Poletto-Forget, professeure agrégée de philosophie

Didier Sicard, président d’honneur du CCNE

Clément Tarantini, anthropologue, chercheur équipe recherche en éthique et en épistémologie, Paris-Saclay/Inserm

Alain Toledano, cancérologue

Florent Troquenet-Lopez, professeur de littérature en classes préparatoires

Nathanaël Wallenhorst, maître de conférences en sciences de l’éducation

Paul-Loup Weill-Dubuc, chercheur en philosophie

Pierre Winicki, président de TrustInside

Jean-Jacques Wunenburger, professeur honoraire de philosophie 

Anna Zielinska, maitresse de conférences en philosophie morale, politique et juridique

Comment assumer nos responsabilités alors qu’il y a urgence à agir, si ce n’est en affirmant ce à quoi nous sommes attachés de manière inconditionnelle ?